
MIĐ EDRINOS VII a, 3898 MT
Depuis le premier article de ce blog, une chose n’a jamais été expliquée. Nous employons des mots gaulois, Samonos, MIĐ, ATENOUX, quimon, setlon, druuīs, sans jamais dire d’où ils viennent, ni ce qu’ils valent vraiment. Il est temps de montrer l’envers de l’ouvrage, et de le faire honnêtement : ce que nous savons du gaulois, comment nous le savons, ce qui manque, et pourquoi nous continuons malgré tout à parler avec ces mots-là plutôt qu’avec d’autres.
Ce qu’on a vraiment
Il n’existe pas de littérature gauloise. Aucun poème, aucun traité, aucune lettre n’a traversé les siècles dans cette langue. Ce que nous avons, ce sont des éclats : environ sept cent cinquante inscriptions sur pierre, sur plomb, sur céramique, rassemblées depuis 1985 dans le Recueil des Inscriptions Gauloises. La plupart tiennent en une ligne, un nom, une dédicace, une formule votive. Les monnaies, à elles seules, livrent le plus grand nombre de mots gaulois conservés : plus de trois cents légendes monétaires, souvent réduites à un nom de chef ou de peuple.

À cela s’ajoutent trois pièces plus longues, presque des exceptions dans ce paysage de fragments : le plomb de Chamalières, une formule magique gravée sur métal ; le plomb du Larzac, un texte de magie où une dizaine de femmes sont nommées ; et la table de Coligny elle-même, la plus longue inscription gauloise connue, deux mille lignes environ, mais qui ne raconte rien : elle compte des jours.
Le reste du savoir vient d’ailleurs. Des gloses, ces annotations que des commentateurs antiques laissaient à côté d’un mot gaulois pour en donner le sens en grec ou en latin. De l’onomastique, les noms de lieux et de personnes, souvent seuls vestiges d’un mot disparu partout ailleurs. Et des emprunts, ces mots gaulois passés tels quels dans le français rural et jamais quittés depuis : arpent, charrue, soc, chêne, bec, chemin. Le gaulois n’est mort nulle part tout à fait : il s’est dissous dans une langue qui ne porte plus son nom.
Un chantier, pas un musée
On pourrait croire ce corpus clos, figé depuis la dernière publication du Recueil en 2002. Ce n’est pas le cas. Le chantier n’a jamais cessé.
Depuis 2020, un programme du CNRS, coordonné par Coline Ruiz Darasse à l’institut Ausonius, retravaille l’ensemble du corpus avec les outils des humanités numériques : édition en ligne, contextualisation archéologique renouvelée, analyse sociolinguistique. Une équipe internationale d’une quinzaine de chercheurs y est engagée. Ce n’est pas un simple archivage : c’est une relecture complète, inscription par inscription, à la lumière de ce qu’on sait aujourd’hui et qu’on ne savait pas hier.
Et le sol, lui, continue de parler. Chaque année, l’archéologie préventive fouille en France des dizaines de sites datant de l’âge du Fer, avant qu’un lotissement, une route ou un entrepôt ne les recouvre. La plupart de ces fouilles ne livrent aucune inscription. Certaines, si : un tesson gravé, une marque de potier, un graffiti sur tuile. Rien ne garantit qu’un texte long dorme encore quelque part. Mais le corpus dont nous disposons aujourd’hui n’est pas celui d’il y a vingt ans, et celui d’ici vingt ans ne sera pas celui d’aujourd’hui.
Ce mouvement ne s’arrête pas aux musées et aux laboratoires. Il existe aussi, plus modestement, dans les cercles de ceux qui pratiquent cette langue au quotidien : un mot proposé, discuté, retenu ou écarté ; une forme du manuel de référence corrigée après coup, parfois par son propre auteur. Le savant et le pratiquant, ici, avancent rarement l’un sans l’autre.
Deviner ensemble
Faute de textes suffisants pour observer directement le gaulois dans toute son étendue, la reconstruction s’appuie sur la comparaison. On regarde ce que disent les langues celtiques mieux attestées, le vieil irlandais surtout, mais aussi le gallois et le breton ancien, et on reconstitue, en amont, les formes dont elles pourraient toutes descendre. On mobilise aussi la reconstruction indo-européenne, plus large encore, qui éclaire parfois un mot gaulois par sa parenté avec un cousin lointain en sanskrit ou en vieux slave.

Cette méthode produit du savoir solide, mais rarement du savoir unique. Nous l’avons déjà rencontré dans l’article sur le calendrier : Equos, le neuvième mois, peut se lire comme « le mois du cheval », ou « du bétail », ou, selon une autre piste, « de l’équilibre ». Les trois lectures restent en concurrence, et aucune ne l’emporte définitivement.
Cette incertitude descend jusque dans les détails les plus concrets de la langue parlée. Prenons l’accent tonique, la syllabe sur laquelle la voix appuie dans un mot. Deux hypothèses s’affrontent aujourd’hui sans qu’aucune ne soit tranchée : l’une place l’accent sur la première syllabe du mot, l’autre sur l’avant-dernière, chacune s’appuyant sur des arguments distincts, la formation des mots composés pour la première, la toponymie française pour la seconde (le nom antique Condate, Kondati en gaulois restitué, aurait donné Condé si l’accent portait sur l’avant-dernière syllabe, mais pas s’il portait sur la première). Personne n’a tranché, et il n’est pas certain qu’on tranche un jour. Alors on garde les deux, on les nomme, et on choisit selon le contexte.
Une lignée, jusqu’à nous
Ce travail n’est pas anonyme. Il porte des noms, et une filiation.
Le projet de rassembler systématiquement l’épigraphie gauloise a été lancé en 1959 par Paul-Marie Duval. C’est Michel Lejeune, linguiste par ailleurs spécialiste du grec ancien, qui en a publié le premier tome en 1985 : le Recueil des Inscriptions Gauloises, encore aujourd’hui la référence de base. Duval a lui-même coécrit, avec Georges-Jean Pinault, le tome consacré aux calendriers, celui de Coligny et celui, moins connu, des Villards-d’Héria. Après Lejeune, c’est Pierre-Yves Lambert qui a repris la direction du Recueil ; son ouvrage La langue gauloise, paru en 1994, reste une porte d’entrée incontournable. À ses côtés, Xavier Delamarre, auteur du Dictionnaire de la langue gauloise, est aujourd’hui considéré comme l’une des plus grandes autorités mondiales sur cette langue. Lambert et Delamarre codirigent ensemble, depuis 2019, un projet visant à actualiser le grand thésaurus du celtique ancien. Et c’est Coline Ruiz Darasse, avec son équipe, qui porte aujourd’hui le chantier le plus actif : la mise en ligne et la relecture complète du corpus.
Cette lignée reste savante d’un bout à l’autre, mais elle n’est pas restée enfermée dans l’érudition pure. Jean-Paul Savignac, traducteur de Pindare et d’Eschyle, a publié en 2004 un Dictionnaire français-gaulois, pensé non plus pour aller du gaulois vers le français, mais l’inverse : permettre d’écrire en gaulois, pas seulement de le lire. Il est allé plus loin encore avec Le Chant de l’initié, un recueil de poèmes qu’il a lui-même composés dans cette langue.
Gérard Poitrenaud pousse ce mouvement à son terme. Docteur en littérature allemande, il a publié un manuel complet, quatre-vingts leçons, plus d’un millier de phrases d’exemple, pour apprendre à parler le gaulois reconstitué, préfacé par Xavier Delamarre lui-même : la caution savante et l’ambition d’usage se rejoignent dans ce seul livre. Il l’a suivi d’un recueil de textes, chansons populaires, fables, prières, contes, et jusqu’au premier paragraphe de La Recherche du temps perdu transposé en gaulois, pour prouver, dit-il lui-même, que cette langue reconstruite « n’est pas un modèle théorique », qu’elle « fonctionne » et qu’on peut « l’employer au XXIe siècle ». Il présente son manuel comme la porte d’entrée d’une communauté. C’est très exactement ce que ce blog tente de faire à son échelle : non pas décrire une langue morte, mais continuer de s’en servir.

Une langue, ou plusieurs ?
Une question reste ouverte, et nous ne la trancherons pas ici : le gaulois parlé en Auvergne ressemblait-il exactement à celui d’Armorique ou de la vallée du Rhône ? L’intuition est naturelle. Toute langue vivante, répandue sur un aussi vaste territoire et pendant d’aussi longs siècles, se déploie en variantes régionales.
Et pourtant, les inscriptions ne le montrent pas clairement. D’une région à l’autre, de l’île de Bretagne à l’Italie du Nord, le gaulois attesté présente une remarquable homogénéité. Quelques traits régionaux se laissent deviner, une formule votive qui varie légèrement d’un lieu à l’autre, mais rien qui permette de dessiner une carte de dialectes distincts. Certains linguistes rattachent au gaulois des parlers plus éloignés, le gaulois cisalpin, au sud des Alpes, ou même le galate, parlé jusqu’en Anatolie par des tribus celtes installées là après une migration. Mais entre ces langues, cousines assurées, et l’hypothèse d’un simple patchwork de régiolectes en Gaule même, la prudence s’impose : l’idée ne s’appuie, à ce jour, sur aucune preuve solide.
Nous choisissons donc de parler du gaulois, au singulier, non par certitude qu’il n’en existait qu’un, mais parce que rien, pour l’instant, ne nous autorise à en parler autrement.
Le temps qu’il faudra
Il faut le dire sans détour : une reconstruction vraiment aboutie du gaulois, si elle doit un jour exister, n’est pas une affaire de quelques années. C’est une affaire de décennies. Non parce que les chercheurs manqueraient de rigueur ou de moyens, mais parce que la nature même du problème l’impose. Un corpus qui grandit lentement, une méthode comparative qui ne tranche pas tout, des hypothèses concurrentes qui demandent d’être testées, discutées, parfois abandonnées : rien de tout cela ne se précipite sans se corrompre.
Pourquoi le porter quand même
Alors pourquoi ces mots, malgré tout ? Pourquoi ne pas attendre, prudemment, que la science ait fini son travail, et se contenter, en attendant, du seul français ?
Parce qu’une langue n’est jamais un simple vecteur d’information. Elle porte une architecture entière du monde : ce qu’elle choisit de nommer précisément, ce qu’elle laisse dans le flou, l’ordre dans lequel elle place les choses, les images qu’elle a fossilisées en elle sans qu’on s’en aperçoive. Dire druuīs n’est pas dire druide autrement : c’est convoquer un mot qui n’a jamais été traduit, seulement transmis, déformé, francisé, puis restitué à la forme qu’on lui suppose avoir eue avant tout ce voyage. Le mot reconstruit garde en lui la trace de ce trajet. Le mot français, lui, l’a oublié.
Renoncer à ces mots par excès de prudence reviendrait à renoncer à quelque chose que rien d’autre ne peut remplacer : une continuité sensible, physique presque, avec ce qui a existé avant nous sur cette même terre. Une traduction, aussi fidèle soit-elle, ne porte jamais que le sens. Le mot lui-même, dans sa forme reconstruite, porte en plus la texture d’un monde disparu : sa manière de découper le temps, de nommer le sacré, de s’adresser aux autres.
C’est particulièrement vrai pour nous, qui ne sommes pas seulement des lecteurs curieux d’une langue morte, mais une communauté qui cherche à faire vivre, à sa mesure, une pratique spirituelle enracinée dans ce monde-là. Un vocabulaire commun n’est pas un simple confort d’érudit. C’est ce qui permet à un groupe de se reconnaître entre lui, de nommer ses fêtes, ses gestes, ses saisons, avec des mots qui ne viennent de nulle part ailleurs que de cette terre et de ce passé précis. Employer Samonos plutôt que « le premier mois » n’est pas un raffinement stylistique. C’est choisir de porter, dans le geste même de nommer, l’histoire entière que ce mot a traversée pour nous parvenir, incomplet, incertain, mais vivant.
Ce choix n’a rien d’une imposture. Il n’y a pas ici de fausse certitude qu’on chercherait à faire passer pour de la science achevée. Il y a un choix assumé : celui de préférer un mot fragile, mais chargé de sens et de continuité, à un silence prudent qui ne porterait, lui, absolument rien.
Ce que nous choisissons
Ce blog continuera donc d’employer ces mots reconstruits, dans les articles à venir comme dans ceux déjà publiés. Nous continuerons aussi, chaque fois que l’incertitude sera la plus forte, à le signaler plutôt qu’à la taire : une hypothèse reste une hypothèse, même quand elle nous est devenue familière à force d’usage.
Chacune de ces traductions résulte d’un choix, fait à un instant donné, avec les connaissances qui sont les nôtres à cet instant. Nous les posons sur le socle le plus solide dont nous disposons, mais ce socle bouge : une inscription mise au jour, une comparaison affinée, un travail publié suffisent à le déplacer. Nos mots suivront. Ils seront modifiés, ne serait-ce que d’une lettre, ou remplacés, le jour où ce qui les portait ne tiendra plus. Il ne faut pas y voir une faiblesse, mais l’inverse : c’est précisément ce qui distingue une reconstruction vivante d’une croyance figée. Notre rigueur n’est pas d’avoir raison une fois pour toutes ; elle est de savoir sur quoi chaque mot repose, et d’accepter de le changer quand cela ne suffit plus.
Nous n’avons pas fini d’apprendre cette langue. Personne ne l’a. Mais nous avons choisi de commencer quand même, avec ce que nous avons, en sachant ce que nous ne savons pas.


Laisser un commentaire