
MIĐ EDRINOS XIII, 3898 MT
Depuis le premier article de ce blog, une ligne revient en tête de chaque texte, jamais expliquée : une date colignienne, suivie de deux lettres (MT) et d’un nombre à quatre chiffres. Miđ Edrinos XII, 3898 MT. Nous avons pris le temps de raconter le calendrier lui-même, sa découverte, sa structure, ceux qui l’ont étudié. Mais l’année qui l’accompagne, celle qui ne cesse de grandir d’un article à l’autre, nous ne l’avons encore jamais posée. Il est temps d’y venir.
Une bataille, pas un chiffre
MT signifie Magos Turatiom, littéralement « la Plaine des Piliers » en gaulois reconstruit. Le nom vient d’un texte mythologique irlandais, la seconde bataille de Mag Tured, qui raconte l’affrontement entre les Tuatha Dé Danann / les Dieux de lumière, et les Fomoires / les Uomorioi, dans notre terminologie gauloise. Le choix peut surprendre pour une tradition qui se veut gauloise : mais la cosmogonie gauloise elle-même ne nous est presque pas parvenue, et c’est déjà par comparatisme, en interrogeant les traditions cousines irlandaises, que nous avions dû reconstituer l’architecture du calendrier. Il en va de même ici.
Le texte qui nous est parvenu n’est lui-même pas d’une antiquité immédiate : les spécialistes le datent d’une rédaction des XIe-XIIe siècles, reprenant des matériaux plus anciens remontant au IXe siècle, le tout conservé dans un manuscrit du XVIe siècle. Ce n’est pas un obstacle à nos yeux : c’est le sort commun de toute mythologie transmise par l’écrit, et ce qui importe n’est pas l’âge du parchemin mais la profondeur du récit qu’il porte.

Ce n’est donc pas d’abord un repère chronologique : c’est le récit d’une victoire. Une victoire qui ne referme rien, cependant. Dans notre tradition, la lumière l’emporte sans jamais dissiper l’ombre : Lugus, le dieu vainqueur, épargne Bres (Breisillos, chez nous), né d’un père uomorios, Elatios, fils de Delbatios, et d’une mère tuatha dé danann, Eria, ce qui explique qu’il reste à moitié lié aux ténèbres. C’est précisément cette absence de victoire totale qui garantit le retour du cycle : l’ombre couve, grandit, jusqu’à un nouvel affrontement, une nouvelle bataille de Magos Turatiom. Compter en MT, c’est donc se situer sur une ligne de temps qui a un point de départ affirmé et daté par les sources, mais qui se pense elle-même comme cyclique plutôt que strictement linéaire. Une bataille qui se joue et se rejoue, presque sans fin.
Le calcul : lustres, siècles, cycles
Reste à savoir comment on date une bataille mythologique. Les chroniqueurs irlandais médiévaux ne séparaient pas nettement le mythe de l’histoire : ils ont composé une chronologie continue en remontant, génération après génération, des généalogies royales depuis des règnes que d’autres repères permettaient de dater, jusqu’aux figures les plus anciennes. C’est ce même geste que nous suivons, dans un travail patient construit à partir de plusieurs sources croisées.
Les Annales des Quatre Maîtres, cette chronique irlandaise médiévale, situent ainsi l’an 1 de l’ère chrétienne à une date précise dans leur propre décompte des âges du monde. En reportant cette correspondance sur la date qu’elles donnent pour la bataille de Magos Turatiom, on obtient un point de départ : l’an 1 de MT se situerait 1870 ans avant notre ère.
Pour vérifier ce résultat, nous nous appuyons sur un second repère, complètement indépendant du premier : le cycle de trente ans que Pline l’Ancien attribue au « siècle » des druides, un siècle lié, selon lui comme selon Plutarque, deux auteurs antiques qui ne se recopient pas l’un l’autre, au retour périodique de Saturne dans la constellation du Taureau. En partant d’une entrée de Saturne dans le Taureau, la plus récente et donc la plus simple à vérifier (1998-1999 de notre ère, confirmée à l’aide d’un logiciel d’éphémérides comme Stellarium) et en remontant par bonds de trente ans, cycle après cycle, on ne retombe pas sur l’an 1 espéré de MT, mais sur l’an 1 du Kali Yuga, l’âge sombre du comput hindou, daté par la tradition védique à 3101 avant notre ère. Une coïncidence que nous tenons pour une forme de validation croisée entre deux traditions indo-européennes qui n’avaient, a priori, aucune raison de s’accorder.
De cette double vérification découle toute une architecture du temps, construite sur le même principe que le calendrier lui-même : au-dessus de l’année, le quimon, un lustre de cinq ans ; au-dessus du lustre, le setlon, un siècle de trente ans, six lustres, calé sur le retour de Saturne ; au-dessus du siècle, un cycle de vingt-et-un siècles, six cent trente ans. 2026 de notre ère s’inscrit ainsi dans le septième cycle de cette ère, quelque part dans son quatrième siècle : l’an 3898 de Magos Turatiom. (Qui ferait le calcul en soustrayant simplement 1870 à 3898 tomberait sur un léger écart : l’année MT ne bascule pas le 1ᵉʳ janvier, mais à Samonos, vers l’automne, si bien que toute année grégorienne chevauche deux années de MT.)
Une ère héritée, pas inventée
On pourrait croire que Magos Turatiom est une invention récente, propre à notre obédience. Ce n’est pas tout à fait le cas, et la filiation, chez nous, est directe, pas un simple emprunt. Cette ère remonte à la Kredenn Geltiek historique, le mouvement breton fondé en 1936 par Raffig Tullou, le Ri-Drevon Lugumarcos, et dirigé par ses successeurs. De la Kredenn Geltiek Hollvedel du Druide Gobannogenos (celui-là même qui jugea jadis apocryphes les premiers travaux du Druuīs Auetos, comme nous le racontions dans notre article sur le calendrier), notre obédience a hérité l’essentiel de son comput, cette ère y compris, avant de prendre son propre chemin. Le désaccord d’alors portait sur une lecture du calendrier, pas sur ce repère plus ancien que ni l’un ni l’autre n’a jamais songé à remettre en cause.

Nous ne nous sommes d’ailleurs pas contentés d’affirmer cette filiation : nous l’avons vérifiée, en confrontant notre propre calcul à un numéro de la revue Kad, bulletin de la Kredenn Geltiek elle-même, qui donne le sien, mené indépendamment. Les deux versions s’accordent presque parfaitement : l’an 1 du Christ y correspond à l’an 1871 de MT, contre 1870 selon nos propres sources. Un an d’écart, sur une base commune : c’est la marque d’une ère réellement partagée, pas d’un système personnel simplement recopié d’un groupe à l’autre. Même dans le camp qui s’accorde sur l’essentiel, un désaccord d’un an subsiste, écho à plus petite échelle de ce qu’on observait déjà pour la lecture du calendrier de Coligny lui-même.
Ce même numéro de Kad rattache d’ailleurs cette date à un repère plus neutre encore : le comput de Scaliger, cette numérotation continue des jours qu’utilisent aujourd’hui les astronomes pour dater sans ambiguïté, indépendamment de tout calendrier et de toute mythologie. Notre ère ne reste donc pas enfermée dans la seule comparaison entre traditions : elle s’arrime aussi, par ce biais, à un outil de la science contemporaine.
Ce que les autres ont choisi
Car Magos Turatiom, aussi partagée soit-elle, reste loin de faire l’unanimité. Nous avons nous-mêmes recensé (et discuté, parfois sévèrement) les ères concurrentes que la mouvance néo-druidique a fait naître au fil des décennies.
Certaines partent d’une relecture du calendrier de Coligny lui-même : une inscription gravée sur la table, Amman… Lat…, a donné lieu à deux théories rivales et incompatibles sur ce qu’elle daterait : deux lectures que nous écartons l’une comme l’autre, faute de tenir face à l’ensemble du texte.
D’autres ères se construisent sur des bases entièrement différentes. Bod Koad, du Collège Druidique des Gaules (déjà croisé dans notre article sur le calendrier), situe le début de son ère 2373 ans avant l’ère chrétienne, à partir d’un calcul zodiacal fondé sur la précession des équinoxes. Il en tire aussi un siècle druidique de trente-sept ans plutôt que trente, contredisant directement le témoignage de César sur ce point. Une durée que nous jugeons incompatible avec les données astronomiques que porte la table de Coligny elle-même : là où trente ans correspond à un phénomène observable et attesté deux fois, indépendamment, dans l’Antiquité, ces trente-sept ans ne correspondent, eux, à aucun cycle astronomique repérable : un chiffre construit pour faire tomber juste une autre équation, plutôt que déduit de l’observation du ciel.
Le chercheur J. Monard propose, lui, une ère fondée sur une éclipse lunaire qu’il croit repérer dans une inscription précise du calendrier. Nous avons repris cette même inscription mot à mot et montré que chaque terme qu’elle contient trouve, ailleurs sur la table, une lecture bien attestée et sans rapport avec une éclipse.
La Gorsedd de Bretagne, elle, utilise une référence d’une tout autre nature : l’Amzervezh Ledaw, l’ère du Glaive Brisé, qui ne remonte pas à un mythe mais à un événement historique daté : l’installation des Bretons chrétiens en Armorique, en 433 de notre ère.
Cette liste, d’autres groupes encore la complètent : une ère du Fer calée sur l’apparition archéologique d’une nouvelle élite guerrière vers 1200 avant notre ère, une ère « celtique » qui part des premières mentions grecques du mot Keltoi vers 500 avant notre ère, une ère liée au sac de Delphes par les troupes de Brennos en 280 avant notre ère. Le constat qui s’impose est sans détour : dans la mouvance néo-druidique, chaque groupe peut, en se constituant, se donner sa propre ère de référence.
Il faut le dire aussi, pour être complet : cette liste, déjà longue, ne reflète qu’une minorité de la mouvance. La plupart des groupes néo-druidiques ne se donnent aucune ère propre et comptent simplement les années selon le calendrier grégorien (celui-là même dont le point de départ reste l’an 1 du Christ), réservant le comput celtique aux seuls mois et aux seules fêtes, sans jamais l’étendre au décompte des années elles-mêmes. Une position qui a sa propre cohérence, mais qui n’est pas la nôtre : autant retrouver un temps résolument celtique jusque dans la façon même de compter les années.
Compter le temps ensemble
C’est dans ce paysage à la fois dispersé et restreint que Magos Turatiom se distingue : non pas comme la seule ère possible, ni comme la plus ancienne, ni même comme la plus répandue, mais comme celle qui relie plusieurs lignées distinctes autour d’un même calcul, vérifiable par chacune indépendamment de l’autre. C’est, très exactement, l’esprit qui traverse ce blog depuis son premier article : retrouver un temps résolument celtique n’est pas affaire de choisir au hasard un repère qui sonne bien, mais de suivre, avec la même rigueur que pour le calendrier lui-même, un fil qui nous relie à d’autres qu’à nous seuls.
La prochaine fois que nous daterons un article, la ligne en tête aura peut-être un peu changé : un mois de plus, une année parfois. Mais elle portera toujours ces deux lettres, MT, et ce qu’elles portent avec elles : une bataille qui ne finit jamais tout à fait, et un compte que nous ne tenons pas seuls.


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