
Miđ Edrinos XII, 3898 MT
Avant de parler de tel ou tel mois, il faut d’abord poser ce sur quoi tout le reste s’appuiera : le calendrier de Coligny. C’est la pièce centrale, l’ossature à partir de laquelle les articles à venir se dérouleront, mois après mois.
Une découverte de hasard
En novembre 1897, un cultivateur travaille, sur les terres de Victor Roux, un champ au lieu-dit Verpoix, sur la commune de Coligny, dans l’Ain, le long de l’ancienne voie romaine reliant Lyon à Besançon. À une trentaine de centimètres sous terre, il met au jour plusieurs centaines de fragments de bronze.
Le travail de reconstitution, mené par Paul Dissard, conservateur des musées de Lyon, révèle qu’il s’agit en réalité de deux objets distincts : une statue représentant un jeune dieu imberbe, le bras levé (probablement Mercure, dans son avatar gaulois de Lugus, plutôt que Mars comme le désigne par convention le catalogue du musée), et une grande plaque calendaire. C’est cette seconde pièce qui nous intéresse ici.
Présentation succincte du calendrier
La plaque originelle mesurait 1,48 m de long sur 0,90 m de haut. Il n’en reste qu’une partie, sous forme de quelque 150 fragments, tous portent une inscription. Le texte est gravé en gaulois, mais avec l’alphabet latin, capitales romaines et chiffres romains. C’est la plus longue inscription en langue gauloise jamais retrouvée. L’objet est généralement daté du IIe siècle de notre ère, mais le système calendaire lui-même est considéré comme bien plus ancien.
Coligny n’est d’ailleurs pas un témoignage isolé : des fragments plus modestes, découverts dès 1807 près de Villards d’Héria dans le Jura, sur le site d’un important sanctuaire des eaux, atteste d’un calendrier gaulois comparable ; une part en a été perdue, une autre retrouvée seulement en 1967, permettant de reconstituer au moins un mois complet du calendrier de Coligny, preuve de l’homogénéité de la mesure du temps chez les Gaulois. De telles tables étaient donc probablement présentes dans plusieurs lieux de culte de la Gaule romaine.

Le calendrier suit les mois lunaires (le terme miđ, que l’on retrouve dans nos propres notations de date, fera l’objet d’un prochain article), alternativement de 29 ou 30 jours. Pour rattraper l’écart avec l’année solaire, un « mois » intercalaire est inséré deux fois sur une période de cinq ans, qui est justement l’unité que couvre la plaque : 62 mois lunaires en tout. Chaque mois, MATUS ou ANMATUS, est divisé en deux quinzaines, séparées par la mention ATENOUX. Les jours ne sont pas nommés, simplement numérotés et matérialisés sur la Table par des trous où l’on déplaçait une cheville.
Les douze mois qui composent l’année sont, dans l’ordre : Samonos, Dumannos, Riuros, Anagantios, Ogronnos, Cutios, Giamonos, Simiuisonnos, Equos, Elembiuos, Edrinos, Cantlos, ainsi que deux « mois » intercalaires évoqués plus haut. C’est par Samonos que s’ouvre l’année, et c’est par lui que commenceront, dans les prochains articles, les explorations mois par mois de ce blog. La plaque elle-même ne voyage plus : elle est aujourd’hui conservée au musée gallo-romain de Fourvière, à Lyon.
Ceux qui l’ont étudié
La reconstitution du calendrier n’a pas été le travail d’une seule personne. Paul Dissard présente ses premières observations à l’Académie des inscriptions et belles-lettres dès la fin de l’année 1897, par l’intermédiaire d’Antoine Héron de Villefosse. L’année suivante, le capitaine Émile Espérandieu publie un fac-similé du calendrier reconstitué.

Seymour de Ricci et Sir John Rhys, celtisant britannique, affinent ensuite certaines lectures du texte, tout comme Henri Lechat. Georges Dottin, Pierre-Yves Lambert et Jean-Paul Savignac reprendront ce travail dans leurs ouvrages sur la langue gauloise. C’est finalement l’édition établie par Paul-Marie Duval et Georges Pinault, dans le troisième tome du Recueil des inscriptions gauloises consacré aux calendriers, qui fait aujourd’hui autorité. Eoin MacNeill, historien irlandais, y ajoute sa propre lecture, présentée devant la Royal Irish Academy en 1924.
Plus près de nous, le travail de David Romeuf mérite d’être signalé : sa synthèse en ligne (issue des échanges et discussions avec le Druuīs Auetos sur le forum « L’arbre Celtique » et par téléphone ) propose, à partir de l’édition de référence, des restitutions argumentées des parties manquantes du calendrier, appuyées sur des calculs astronomiques précis (positions du soleil couchant, éclipses) permettant de dater et situer le calendrier à travers différentes périodes. Côté anglophone, Ceisiwr Serith a proposé sa propre reconstitution du texte du calendrier, publiée dans une monographie du Journal of Indo-European Studies. Parmi les druides contemporains, le Druuis Auetos en a fait sa thèse. Il en découvre l’existence en 3862 M.T., en lisant la revue d’un groupe druidique ; c’est dire qu’il l’étudiait déjà bien avant même son entrée à la Comardiia Druuidiacta Aremorica. Le jour de son initiation (le Miđ Elembiuos XV, 3866 M.T.), ses premiers travaux sur le calendrier se révèlent par hasard au Druuīs Odaccos, qui l’encourage, quand bien même cet intérêt ne fait pas l’unanimité auprès de ceux alors chargés d’en établir la version officielle.
Dans les années qui suivent, en dépit des réticences de ceux qui n’en voyaient pas l’utilité et de ceux qui souhaitaient en retrancher les « mentions incompréhensibles », le Druuīs Auetos entreprend, seul, la structuration et la reconstruction de sa propre lecture du calendrier, fondée sur un travail d’archéologie, de linguistique et d’histoire. Cette démarche l’amène à s’interroger sur une contradiction de fond : le calendrier édicté par la K.G.H., dont il est membre, calait le début du mois sur le dernier quartier de lune, à l’encontre des dits de Pline l’Ancien, qui le situe au premier quartier. Soumis sur deux années aux membres de son collège, ses résultats sont jugés apocryphes par le Druuis Gobannogenos, non conformes à la tradition transmise. C’est pourtant cette lecture qui constitue le fondement du comput retenu ici. Signe que la difficulté est partagée, qu’elle relève du monde universitaire ou du cercle druidique : les tentatives savantes de restitution complète du système, dont celles d’Olmsted et de Joseph Monard, auteur d’une Histoire du calendrier gaulois parue en 1999, divergent elles-mêmes sur des points essentiels : le mécanisme d’intercalation, ou le point de départ de l’année.
Les groupes druidiques qui l’ont incorporé
Le calendrier de Coligny n’est pas resté un objet de musée : plusieurs groupes contemporains l’ont fait entrer dans leur pratique. Mais le paysage est loin d’être uniforme ; c’est même cette dispersion des lectures qui a poussé le Druuīs Auetos à publier Clarammania Druuidiōn : Le calendrier des druides.
La Kredenn Geltiek Hollvedel, qui fête cette année ses 90 ans, utilise le même calendrier que nous, mais inversé : elle fait commencer les mois avec le dernier quartier de lune plutôt que le premier, ce qui bouleverse toute la structure du mois et de l’année. Elle se réfère à la même ère que nous, avec un décalage d’un an. Le rejet des travaux du Druuīs Auetos fait partie de cette histoire ; mais c’est aussi ce même chemin propre qui a mené la Kredenn Geltiek Hollvedel à ce qu’elle est aujourd’hui, une lecture différente de la nôtre.
Le Groupe Druidique des Gaules (G.D.G.) suit quant à lui le comput proposé par Monard, avec un mois qui débute à la pleine lune ; Kian Guiclanff, auteur d’un blog dédié à l’étude du celtique et du gaulois, se range à la même lecture. Du côté de Bugale Lou, groupe du Druide Den ar C’hoat, c’est le calendrier transmis par le Druuīs Auetos lui-même qui est utilisé, mais ajusté pour que les célébrations tombent plus commodément en début de mois. Quant à l’O.D.K., son usage du calendrier reste incertain depuis la disparition de son fondateur, le Druide Goff ar Steredennou.
La Celtiacon Certocredaron Credima, celle-là même fondée par le Druuīs Auetos, ainsi que l’Ordre Druidique de Fintan (qui reconnaît publiquement fonder l’essentiel de son propre calendrier rituel sur ses travaux, tout en y ajoutant ses interprétations propres) et les Nemeta affiliés, tiennent leurs rites selon le calendrier de Coligny.
La Comardiia Druuidiacta suivait autrefois une version épurée de Coligny, abandonnée au profit du calendrier julio-grégorien après une scission interne ; c’est uniquement sur l’incitation et grâce aux recherches du Druuīs Auetos que ses représentants actuels, Marc Durand et Melyan Bihi, ont pu renouer avec le calendrier ; sans quoi ils en seraient sans doute encore à célébrer leurs fêtes le 1er février, etc.
D’autres collèges, sans être issus du même cercle que le Druuīs Auetos, se réclament en partie eux aussi de Coligny. L’Assemblée Druidique Cilldara, qui fédère une dizaine de collèges en France et en Belgique, rappelle ainsi publiquement que la date de Samonios était « déterminée par un calendrier soli lunaire dont un exemplaire a été retrouvé à Coligny ». Dans la pratique, pourtant, ses fêtes restent calées sur des dates julio-grégoriennes fixes plutôt que sur la mécanique lunaire qu’elle invoque.
Le Collège Druidique des Gaules, parmi les plus anciens collèges druidiques français encore actifs puisque fondé en 1942, tient lui aussi ses célébrations selon un comput qu’il désigne comme une « année celtique » propre, celle-ci devant davantage à son fondateur Paul Bouchet qu’à la mécanique lunaire de Coligny, dont elle ne reprend aucun élément.
La dispersion des lectures ne s’arrête pas aux frontières françaises. Dans la mouvance anglophone du polythéisme gaulois, Toutā Galation, organisation-cadre réunissant des pratiquants de traditions diverses, reste volontairement sélective sur les fêtes qu’elle retient, faute de consensus parmi ses membres sur la structure même du calendrier. Bessus Nouiogalation, de son côté, organise ses fêtes autour des groupements de notations IVOS gravés sur la plaque. Le désaccord y porte d’ailleurs sur un point tout aussi fondamental : certains célèbrent Samonios en hiver, dans le sillage du Samain irlandais, quand d’autres le placent en été.
Autant de lectures, autant de calendriers légèrement différents les uns des autres, et c’est précisément ce constat qui est à l’origine de la publication du Druuīs Auetos.
Toutes les organisations druidiques ne participent pas à cette dispersion des lectures : certaines n’y prennent simplement pas part. La Gorsedd de Bretagne, l’une des plus anciennes, en est l’exemple le plus net. Fondée en 1899-1900 sur le modèle du Gorsedd gallois créé par Iolo Morganwg en 1792 (dont la toute première assemblée se tint un jour de solstice d’été), elle hérite d’une tradition rituelle déjà pleinement constituée avant même la découverte de la plaque de Coligny en 1897 : ses grandes fêtes suivent la roue de l’année à quatre temps, dont Samain, sans référence au comput luni-solaire gaulois.
Le décalage n’est pas qu’une question de chronologie : c’est aussi affaire de nature. Iolo Morganwg (de son vrai nom Edward Williams) est aujourd’hui reconnu, y compris par les chercheurs gallois eux-mêmes, comme l’un des faussaires littéraires les plus prolifiques de son siècle : il a inventé de toutes pièces l’alphabet dit Coelbren y Beirdd, présenté comme druidique, fabriqué une lignée entière de druidisme gallois prétendument ininterrompue depuis l’Antiquité, et composé lui-même une partie des textes qu’il attribuait à d’anciens bardes. Ses fabrications ne furent pleinement mises au jour que dans les années 1920, longtemps après avoir été tenues pour authentiques.

La Gorsedd de Bretagne hérite directement de cet édifice, et l’exactitude historique de la culture celtique n’y a jamais vraiment été l’enjeu. Ce qui s’y perpétue relève moins d’une reconstruction que d’un folklore, qui ne s’embarrasse guère de la question de savoir s’il dit vrai ; et qui, depuis 1900, ne s’est guère soucié de se demander si ce qu’il perpétue avait un jour existé. Le travail mené sur Coligny, lui, ne connaît pas ce luxe. Organisation à vocation davantage mutualiste que spirituelle, encore aujourd’hui sous l’autorité de l’archidruide gallois, la Gorsedd de Bretagne était déjà constituée, avec son propre folklore, quand Coligny est sorti de terre.
Pourquoi nous lui donnons une telle importance ?
En 3866 M.T. (1994 è.v.), en arrivant en druidisme, le Druuīs Auetos s’étonne : la plupart des collèges continuent d’avancer dans le temps au rythme du calendrier julio-grégorien, sans se soucier de faire correspondre les grandes célébrations aux bonnes phases de lune ; et parmi les collèges les plus sérieux, c’est à dire tout ceux qui se réclament de Coligny, aucun ne s’accorde sur le même comput. Les quatre grandes assemblées ne tombent ni à la même date d’un groupe à l’autre, ni même sur la phase de lune qu’elles devraient marquer.
C’est de cet étonnement, et du travail de confrontation minutieuse qui a suivi, qu’est né Clarammania Druuidiōn : Le calendrier des druides, où le Druuīs Auetos explique pourquoi le seul comput valable pour le calendrier de Coligny est, selon lui, celui du Pr Eoin MacNeill : pourquoi le mois doit être calé sur le premier quartier de lune, et où se situent, sur la table calendaire, les quatre grandes célébrations. MacNeill, historien irlandais et professeur d’histoire irlandaise ancienne, avait présenté ce comput devant la Royal Irish Academy en 1924 ; c’est l’une des trois grandes lectures savantes du calendrier encore discutées aujourd’hui, aux côtés de celle de Marichal et d’Olmsted.

À propos du livre
Clarammania Druuidiōn : Le calendrier des druides, Druuis Auetos, Éditions Sól og Máni, 25 €. ISBN 979-10-96857-25-8.
Disponible sur sologmani.com.
C’est ce comput-là que nous suivons ici ; non par autorité du Druuīs Auetos, mais parce que nous appartenons au même mouvement que lui, distinct sur ce point de celui de la Kredenn Geltiek Hollvedel. Nous en héritons non par simple préférence, mais parce qu’il est le fruit d’un travail qui a choisi la rigueur solitaire plutôt que la facilité d’une transmission non interrogée. C’est ce même geste qu’évoquait le premier article de ce blog, Habiter le temps… : retrouver un temps résolument celte n’est pas un détail d’érudition, c’est le sol sur lequel tout le reste peut se construire. Le calendrier de Coligny, tel que nous le recevons, est ce sol.


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