
Miđ Edrinos VII, 3898 MT
Il y eut des mots qui dormaient. Des noms de mois qu’on ne prononçait plus, des découpages du temps qu’on avait cessé d’habiter, des rythmes qu’on avait fini par oublier jusqu’à leur existence même. Tout au long de ce blog, on croisera ces mots, réveillés. La première fois, ce sera avec un calendrier, le calendrier de Coligny ; j’y viendrai dans les prochains articles. Mais avant d’y arriver, il faut d’abord poser une question plus simple, et plus essentielle : pourquoi utiliser un calendrier résolument celtique ?
Le temps que nous vivons aujourd’hui nous semble une évidence ; une ligne droite, régulière, mécanique, la même pour tous. On oublie qu’il s’agit d’une construction parmi d’autres, une convention parmi d’autres façons possibles de découper l’écoulement des choses. Il avance sans détour, sans respiration, indifférent à ce qu’il traverse : un jour vaut un jour, une heure vaut une heure, où que l’on soit, quoi que l’on vive. Le temps gaulois, lui, respirait autrement. Il se comptait par nuits plutôt que par jours ; la nuit venant en premier, portant le jour qui la suit, comme si l’obscurité précédait toujours la lumière, et non l’inverse. Il connaissait des périodes fastes et des périodes qui ne l’étaient pas, sans qu’on cherche à les uniformiser. Il s’ajustait sans cesse à la lune, quitte à devoir, de temps en temps, rattraper le soleil par un ajustement, comme on reprend son souffle après l’avoir retenu trop longtemps.
Aucune cosmogonie, aucun mythe, aucun rite ne s’incarne sans le temps qui le porte. Avant de comprendre ce que les Dieux faisaient, il faut comprendre quand ils le faisaient, pourquoi, et ce que ce « quand » signifiait pour ceux qui le vivaient. Les récits ne flottent pas hors du temps : ils sont noués à des saisons, à des seuils, à des bascules de l’année qui leur donnent tout leur sens. Retirez le temps qui les porte, et il ne reste que des histoires ; belles, peut-être, mais vidées de ce qui les faisait vivre.
Incarner ce temps, ce n’est pas grand-chose, au fond. C’est remarquer, un soir, que la nuit tombe avant qu’on l’attende, et laisser cela compter pour quelque chose. C’est sentir, sans le nommer forcément, qu’une période se referme et qu’une autre s’ouvre ; et accueillir ce basculement plutôt que de le traverser sans le voir. C’est laisser un vieux rythme, lent, irrégulier sans l’être, se glisser sous le rythme plat de nos semaines, et parfois le déranger un peu.
C’est pour cette raison que nous avons fait le choix d’adopter cette ancienne façon de penser le temps. Non pas pour l’observer de loin, comme une curiosité qu’on range après l’avoir regardée, mais pour l’incarner ; et incarner, avec elle, les mythes et les Dieux qu’elle seule peut porter jusqu’à nous. Comprendre un temps ne suffit pas à le faire de l’extérieur. On ne le comprend vraiment qu’en le laissant reprendre possession de nos jours, de nos saisons, de nos silences.
Retrouver un temps résolument celte n’est donc pas un détail d’érudition, une curiosité pour spécialistes. C’est le sol sur lequel tout le reste peut se construire. C’est par là qu’il faut commencer, avant tout le reste ; avant les Dieux, avant les mythes, avant les rites.
Le prochain article reviendra sur la pièce la plus riche, essentielle, que nous ayons pour amorcer cette incarnation : le calendrier de Coligny. Son histoire, sa découverte, ce qu’il donne à voir, et ceux qui ont consacré leur vie à le comprendre.
Mais ce temps ancien ne demande qu’à être vécu, pas seulement lu. Il y a là, je crois, une place pour qui voudra la prendre ; car ce temps du passé n’a peut-être jamais été aussi présent que ce présent.

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